Se sauver soi-même

Fin de journée. Je suis au beau milieu d’un centre commercial. Il y a du monde. Beaucoup. Une dame s’approche, m’arrête. Elle est très mal vêtue, très mal peignée. Elle n’a ni sacoche ni sac. Elle ne sent ni l’alcool ni les ordures. Ses yeux ne sont ni rouges ni fuyants. Même si son accoutrement n’a rien pour plaire, elle est douce et très polie. Mais voilà qu’elle souhaite me soutirer un peu d’argent. « Pour le transport en commun », dit-elle.

J’hésite à lui donner le seul billet de banque qui se trouve dans mon porte-monnaie. Malgré tout, je l’écoute se raconter.

Et parce que je sais que rien n’arrive pour rien, je prends le temps d’être attentive à l’instant présent.

Son récit prend une tournure inattendue.

La dame m’explique qu’elle vient de s’enfuir de son conjoint violent et qu’elle souhaite prendre l’autobus pour se rendre au centre d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.

Mon cœur sursaute. Ma sauveuse intérieure se pointe le bout du nez, prête à prendre en charge la femme
en détresse.

Je sors mon ruban adhésif et en mets bonne quantité sur la bouche de ma petite missionnaire.

Ma détective intérieure prend le relais. Elle croit que l’histoire n’est que tissu de mensonges.

J’étouffe aussi son discours.

Comme si elle avait entendu mes réflexions, la dame me montre son poignet gauche visiblement très enflé.

Sans réfléchir, j’ouvre mon sac à main, sors mon billet de banque et lui remets.

Sans réfléchir, la femme se jette sur moi. Elle me sert dans ses bras. Puis, on discute un temps. Elle ne veut pas que la police intervienne. La dame m’assure qu’elle se dirige vers un centre d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Ma sauveuse intérieure souhaite la reconduire à l’hôpital, ma détective intérieure, au poste de police.

Mais je n’en fais rien. Car je répondrais à mes besoins plutôt qu’aux siens.

Alors qu’elle quitte, je lui souffle un bisou. Elle en fait de même.

Je sais qu’il y a tout de même une grande possibilité qu’elle retourne voir son conjoint violent. Tout comme l’alcoolique retournera voir sa bouteille si on l’emmène de force au centre de désintoxication.

J’ai toujours eu foi en l’être humain. Je sais pertinemment que si la nature a la force de se reconstruire après la plus grande catastrophe naturelle, l’humain le peut aussi. J’ai aussi appris que le plus beau service que l’on puisse rendre à quelqu’un n’est ni de le sauver ni de le porter. Que de trop aider handicapait la personne à s’aider elle-même. Certes, on peut lui prêter des outils. Mais face à une personne en détresse, la plus belle chose que l’on puisse faire est celle-ci : croire en son potentiel et en sa force de reprendre du pouvoir sur sa vie. Ainsi, on lui laisse le libre arbitre de passer à l’action et de fleurir le temps venu.

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