Devant le casier

Pour une dernière fois, devant le casier, la cloche s’apprêtait à sonner et résonner dans mes oreilles. Autant sa musique m’avait déplu, autant je savais que je m’ennuierais du carillon qui avait bercé mon adolescence.

Cette cloche, je la connaissais par cœur. On avait discuté, on avait argumenté. Lorsqu’elle m’avait suppliée d’aller en classe, je ne l’avais pas toujours écoutée. Je n’aimais pas son ordre, sa dictature. Quelques fois, je l’avais boudée. À maintes reprises, elle m’avait grondée d’avoir séché les cours. D’autres fois, elle avait fait preuve de compréhension, alors que je pleurais devant mon casier à cause d’une histoire d’amour qui n’avait pas marché.

Cette cloche chantait en moi telle la voix de l’église dans le cœur des fidèles du Vatican.

En cette journée de début d’été, j’avais la larme à l’œil. Parce que devant le casier, c’était la fin. La fin de mon fouillis qui donnait misère au cadenas qui retenait toutes mes affaires. La fin du casier beige sur lequel j’avais gravé : I love Patrick, William, Simon, Mathieu, Philippe…  La fin des fous rires avec ma meilleure amie, des séances de bavardage dans les toilettes. La fin des mathématiques, des cours d’histoire et d’anglais – thank God! La fin des brownies de la cafétéria et de la poutine de la cantine du coin. La fin de l’improvisation, de la troupe de théâtre, des spectacles de variétés. Oui, la fin.

Dehors, c’était la canicule, dans mon cœur aussi. Plus je vidais mon casier, plus j’avais chaud, plus j’avais le vertige. Morceau par morceau, je ramassais cinq années de ma vie  : des restants de lunch, la moitié de ma garde-robe, mon agenda gribouillé, mon linge de sport, mes cartables brisés, mon parapluie, mon miroir aimanté.

En fermant mon casier pour une dernière fois, je verrouillerais le coffre-fort de mon adolescence et j’ouvrais la porte de ma vie d’adulte.

Par moment, j’avoue, j’aimerais bien retrouver mes 16 ans. Je pourrais faire des mauvais coups – chose que je n’ai pas faite.  Pour la première fois, j’aurais une retenue. Assise dans une classe vide, je pourrais me rebeller et refaire le monde. Sous le regard d’un adulte sérieux, je rêverais sans inhibition et sans frontières, et je gribouillerais des poèmes d’amour dans mon agenda. La belle vie, quoi!

Heureusement pour moi, j’ai gardé la combinaison de mon cadenas. Quand tout me semble lourd et compliqué, je ferme les yeux. D’un coup, je me retrouve devant mon casier et l’avenir m’appartient.

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