De quoi parlons-nous lorsque nous parlons d’itinérance ? (Partie 6A)

De 50 à 75 % des 30 000 personnes itinérantes à Montréal sont aux prises avec des problèmes de santé mentale, à différents degrés.

(Source : Caroline Montpetit, De la prison à la prison ?,
Le Devoir , 15 mai 2012)

En Nouvelle-France, les personnes souffrant de maladie mentale étaient en général bien intégrées dans les familles et dans la société. C’est après la Conquête que l’on a commencé à les mettre en prison, puis en hôpital psychiatrique, avant que ne survienne le phénomène de la désinstitutionnalisation, avec un bilan controversé dans les années 1960.

À la fin du XIXème siècle, on analyse les vagabonds en partie comme les effets des transformations économiques, mais surtout comme les conséquences de comportements individuels déviants. La psychiatrie naissante a multiplié les études sur les vagabonds pour y découvrir des pathologies spécifiques. Le vagabond, avant d’être un pauvre ou un voleur, serait un malade, un inadapté.

La paresse serait au cœur de la psychologie particulière des vagabonds, toujours prêts à mendier et à voler pour ne pas avoir à travailler.

On citait le Nouveau Testament, pour renforcer cette vision :

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ». Deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens (2 Thessaloniciens 3, v 10)

Ainsi, le Québec a connu deux principales formes de prise en charge des personnes ayant des problèmes mentaux avant la désinstitutionnalisation. La première forme est de type communautaire. Elle s’étend du début de la colonie jusqu’à la moitié du XIXe siècle. La seconde est de type institutionnel dont le dispositif principal est l’asile. Cette forme de prise en charge des personnes atteintes de troubles mentaux s’échelonne sur une période d’environ un siècle.

Au début de la colonie, les habitants de la Nouvelle-France démontraient une attitude de grande tolérance envers l’indigence, la déviance ou la folie.

On vivait avec le fou, un peu comme on tolère aujourd’hui le délinquant, le drogué et le pervers.

Les personnes présentant des problèmes psychiatriques au Québec entrèrent, comparativement aux États-unis et en Europe, tardivement à l’asile. Alors que l’Angleterre, la France et les États-Unis s’équipèrent, entre 1815 et 1840, d’un réseau national d’asiles, le premier asile au Québec, le Montreal Lunatic Asylum, n’ouvre ses portes qu’en 1839.

Il naît d’une conjoncture politique, économique et sociale particulière :

« La naissance de l’asile au Bas-Canada s’inscrit dans une série de mesures envisagées par les Britanniques afin d’assainir le climat social qui avait mené aux troubles de 1837-38. Comme elle reconnaissait déjà l’asile comme instrument de contrôle social dans son milieu d’origine, l’élite anglophone ne pouvait en effet que voir d’un bon oeil son implantation en sol canadien, au moment même où les désordres et l’accroissement de l’indigence urbaine y menaçaient sa suprématie. »

(Source : Cellard, A. et D. Nadon (1986). « Ordre et désordre : le Montreal Lunatic Asylum et la naissance de l’asile au Québec », Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 39, No 3, p. 366-367)

C’est pour sortir les personnes souffrant de problèmes de santé mentale des prisons, donc, qu’elles ont d’abord, paradoxalement, été transférées au troisième étage de la prison du Pied-du-Courant, de 1839 à 1845, là même où les Patriotes étaient détenus aux paliers inférieurs.

Dans la logique du contrôle social de l’époque, ces patriotes seraient considérés comme des rêveurs, des hallucinés à envoyer à l’asile ou des fauteurs de troubles, des révolutionnaires à emprisonner.

Le Montreal Lunatic Asylum, devant être subventionné par l’État, ne devint jamais une structure permanente. Il ferma ses portes en 1845 à la suite de l’ouverture de l’asile de Beauport. Selon Cellard et Nadon (1986), il aurait semblé moins urgent, une fois les troubles matés, de construire un asile permanent à Montréal, d’autant plus que les propositions des médecins Douglas et Morrin, concernant l’établissement d’un asile à Québec, semblaient financièrement plus avantageuses pour l’État. Ces derniers acceptaient de loger les insensés en contrepartie d’un montant alloué par l’État pour chaque individu résidant à l’asile. Ce système d’affermage (type de contrat de délégation d’exploitation) fut en vigueur jusqu’en 1962.

Si les premiers asiles au Québec sont sous le contrôle de médecins anglophones, à partir de l’ouverture de St-Jean-de-Dieu (1875), ce sont les communautés religieuses qui possèderont et administreront la presque totalité des futures institutions psychiatriques. À partir du moment où les asiles furent sous la gouverne du clergé catholique, les Canadiens francophones commencèrent à y référer leurs insensés. Les Canadiens Français refusèrent ainsi durant très longtemps d’envoyer leurs fous à l’asile dirigé par des Britanniques.

En 1952, le Québec comptait onze (11) asiles psychiatriques comptant 15 000 personnes. En 1961, plus de 20 000 personnes résident dans les établissements psychiatriques.

Le renvoi des personnes ayant des problèmes psychiatriques à l’asile correspond étroitement à la représentation qu’ont, à l’époque, les Québécois de la maladie mentale. « La manière adoptée par une société pour traiter ses déviants — le malade mental par exemple —, résulte de la représentation qu’elle a de ce groupe. ». Jusqu’en 1960, les francophones conçoivent la folie comme un mal incurable provoqué par Dieu pour nous punir ou pour nous éprouver. « Le malade était donc «placé » à l’asile, et les soeurs, du fait de leur esprit d’abnégation et de leur engagement à mener une vie de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, étaient considérées comme étant les mieux qualifiées pour prendre soin des affligés et sauver leur âme.» À cette conception de l’incurabilité et de l’origine divine de la folie correspond ce que nous pourrions nommer une thérapeutique rédemptrice puisque le but officiel des communautés religieuses était d’ouvrir les portes du ciel aux pauvres fous.

Mais cette conception de l’incurabilité de la maladie mentale et de son traitement n’est pas seulement partagée par la communauté francophone. Elle est aussi présente parmi le corps médical. La conception dominante de la psychiatrie québécoise de la maladie mentale et de son traitement, jusqu’aux années 1960, repose sur le modèle neurologique couplé « du sens religieux de l’approche de la détresse, du renoncement et du sacrifice. » Les médecins se désillusionnèrent rapidement quant au succès de guérison qu’ils pouvaient obtenir, compte tenu du manque de ressources financières et humaines et du surpeuplement de l’asile.

Myroslaw Smereka
Ex-maire de Saint-Jean-sur-Richelieu

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