Dans l’autobus 187

En 1998, je montais à bord de l’autobus 187.

À la queue leu leu, et sous haute surveillance, les élèves escaladaient les marches du véhicule jaune. Une fois dans l’allée, les souliers pressés piétinaient les morceaux de Polly Pocket égarés.

Au fond s’installaient les « cool », à l’avant les nerds.

Je choisissais toujours une place parmi les premiers bancs. Timide, je contemplais le Roi Lion de ma boîte à lunch. Et je me laissais bercer par la musique qui soufflait la poussière des vieux haut-parleurs de l’autobus. À cette époque, Britney Spears, les Backstreet Boys et les Spices Girls se disputaient les meilleures positions des palmarès radiophoniques.

En 1998, j’avais des lulus et un élevage de papillons en plastique sur la tête. Je rêvais de porter des chandails moulants brillants, des pantalons larges, et je me voyais marcher dans des sandales compensées. Mon père ne voulait pas. Je désirais des jeans Tommy Hilfiger, une doudoune jaune Fila, des verres fumés colorés. Ma mère trouvait que mes kits de « future chanteuse internationale » coûtaient trop cher.

Durant le trajet, le chauffeur restait muet, même si ses coups d’œil furtifs dans le rétroviseur laissaient transparaître une certaine mauvaise humeur, parce que tanné de voir l’autobus se transformer en aéroport d’avions en papier.
Rêveuse, je passais mes petits doigts dans les déchirures des bancs. Toujours, on pouvait lire sur la cuirette brune un traditionnel « Vat don chiéez ! ». Amoureuse de grandes histoires d’amour, j’espérais un jour y déchiffrer un « I love Claudie ».

Les gars faisaient du trafic de POGs.

Les filles nourrissaient leur Tamagotchi affamé.

Les solitaires s’agrippaient à leur baladeur jaune.

Puis, juste après avoir collé sa gomme sous le siège, mon voisin de banc coiffait ses Trolls dépeignés d’une longue journée de fond de casier.

Derrière l’autobus 187, je contemple le spectacle de grimaces que m’offrent les plus tannants élèves. Et je ne peux m’empêcher de sourire. Je sais : aujourd’hui, si je reprenais la 187, je serais probablement assise à l’arrière à agacer les automobilistes trop sérieux. Les temps changent. Les turbulents finissent toujours par s’assagir ; les introvertis, par se dégourdir.

Le feu passe au vert. Et l’étoile filante de mon enfance s’enfuit, laissant traîner derrière elle un nuage de nostalgie.

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