Court récit de mon séjour à Port-au-Prince – Troisième partie

Jour 17

Dans les vagues, je nage. Tantôt j’avale des bouillons de plaisir, tantôt je nourris la mer en abandonnant quelques restes de peine d’amour. Malgré les remous de mon océan intérieur, je savoure ma santé retrouvée.

Une belle journée à la plage avec des touristes québécois. Deuxième excursion depuis le début de mon séjour.

Je contemple le bleu de ma liberté. Je sais qu’il ne reste plus beaucoup de grains dans mon sablier. Bientôt, je quitterai la Côte-des-Arcadins et retournerai entre mes quatre murs de barbelés.

D’ailleurs, elle me coûte, cette liberté. À priori, c’est mon équipe de travail qui devait me l’offrir, mais les sorties sont sans cesse annulées. J’ai décidé de prendre les choses en main afin de dénicher quelques excursions abordables.

À la suite d’une longue discussion, et après avoir fait pression au Québec, on m’a demandé de réaliser deux tâches en lien avec mon stage. Depuis, plus rien. Ils m’ont aussi promis d’être assidus pour les sorties à l’épicerie. J’ai gagné quelques commodités dans la cuisine, notamment un four fonctionnel. On m’a aussi remis un petit appareil qui me donne accès au réseau Internet, en attendant que le Wi-Fi soit installé dans l’appartement.

Voilà que j’ai gagné une bourse pour travailler à l’organisation d’un forum international, mais qu’il n’en est rien.

Il y a trois jours, Aly, mon gentil guide, m’a emmenée à Kenscoff. Adossé à sa camionnette, il m’a autorisé une évasion dans les montagnes, à mon grand bonheur. De nulle part, un petit garçon est apparu. Il insistait pour me montrer une chute d’eau cachée dans les plis verdoyants. « À dix minutes d’ici », répétait-il. Mais puisqu’il me demandait de sortir des sentiers battus et qu’en Haïti, la notion du temps dort parmi les bananiers, j’ai refusé. Malgré une déception partagée, nous nous sommes dit au revoir.

Rencontre éphémère.

Je sors de la mer et contemple les hautes montagnes dégarnies de végétation. Elles se tiennent fières, même si les hommes les ont pillées. Oui, fières, tout comme les Haïtiens.
______________________________________________________________________________________

Cachés derrière mes lunettes de soleil, mes yeux s’emplissent d’eau. On vient à peine de quitter le paradis que l’on retrouve la misère d’Haïti. Perdu dans une campagne mal habillée, flotte un immense nuage de fumée : un accident de la route. Troisième incident en moins de 40 minutes. Notre camionnette chante un air joyeux, mais dehors, des gens se meurent. Au bord du chemin traînent des corps meurtris. Du coin de l’œil, j’aperçois la carcasse d’un camion anéanti. Je ferme les yeux. J’ai peur de trop en voir. Mon cœur bat à tout rompre. Assise sur le siège de mon impuissance, je me désole devant cette horrible scène et cette dure réalité du pays : les nombreux accidents de voiture.

Nous continuons notre chemin vers Port-au-Prince. J’accroche mes yeux sur l’horizon, sans trop parler, et je me perds dans la prière des âmes qui nous ont quittés. Sur la route, nous rencontrons un autre incident. Et je me sens victime. Victime de ma trop grande sensibilité. J’aurais envie d’être chez moi, tout de suite et maintenant, là où la vie est plus que douce et délicieuse : je me jure de m’en souvenir dans mes instants d’orage, pour toute l’éternité. Amen !

Jour 18

Je ne travaille pas. Je tourne en rond, le garde aussi. Je m’approche, prête à l’interroger, avec pour seule arme mon authenticité. On discute de la pluie et du beau temps… puis du pays.

« Combien gagnez-vous par mois ?

– 90 USD. Mais je perds la moitié pour le tap-tap. Tout est difficile…

– Savez-vous combien je paie pour vivre ici ?

– Combien ?

– 1500 USD. Y a quatre logements. Ça veut dire que la propriétaire reçoit 6000 USD chaque mois.

– Tout est difficile… »

Découragés, nous soupirons tous deux la couleur
de notre peau.

Jour 20.

Je claque la porte de ma chambre et ferme les rideaux de la fenêtre. Je ne veux rien voir, rien entendre. J’allume le climatiseur aussi poussiéreux et bruyant qu’un vieux tracteur, et me lance dans mon lit. Je fixe le ventilateur.

Encore une fois, l’équipe a repoussé ma sortie à l’épicerie. Je sais qu’il reste moins d’un pouce d’eau potable dans la gourde et que je ne mangerai pas suffisamment ce soir ni demain matin. Apparemment, toutes les voitures de tous les membres de l’équipe sont brisées.

Je sens que ce mensonge, cet acte de non-respect supplémentaire est la goutte de trop dans un vase que je remplis depuis… toujours.

Je me relève et fais les cent pas. Plus je tourne, plus ma colère se transforme en rage. Cette émotion me gêne, même si personne ne la voit, car elle est déraisonnable, disproportionnée. Elle est la somme de toutes ces fois où j’aurais dû réagir, mettre mes limites, me respecter. Oui, cette menace qui gronde dans mon ventre m’habite depuis longtemps. Et c’est aujourd’hui que tout s’effondre… à Port-au-Prince.

J’ai envie de hurler, de sortir, de courir le plus loin possible, de m’enfuir de tout, surtout de moi-même. Mais je ne peux pas. Je suis enfermée, piégée, en relation avec des gens qui ne me respectent pas.

Je me retourne et attrape mon émotion par le collet, qui me murmure des bêtises à l’oreille. Je la regarde dans le blanc des yeux. Ce que j’y vois m’est insupportable. Je la relâche et m’assois sur mon lit.

Voilà que cette situation est le reflet de ma propre dépendance affective qui m’emprisonne depuis de nombreuses années.

Le besoin de sauver les autres cache bien souvent le désir de se sauver soi-même.

Je ne bouge plus, écrasée dans mon lit, frappée par la conscience et ma propre vérité.

Cette nuit-là, j’ai été très malade. Le jour suivant aussi. Évidemment, les membres de l’équipe m’ont tricoté d’autres belles promesses. Cette fois, je ne les ai pas crus. Et je me suis choisie.

Jour 22

Assise dans l’avion, je sanglote en sourdine, habitée par un sentiment d’échec, un mélange de tristesse, de déception et de soulagement.

À Port-au-Prince, j’aurai réalisé ceci : on ne peut respecter quelqu’un qui ne se respecte pas, on ne peut choisir quelqu’un qui ne se choisit pas.

Notre oiseau bouge sur la piste de décollage. Je boucle ma ceinture. Écrasée dans mon siège, j’inspire profondément.

Il y a trois ans, je ne connaissais à peu près rien d’Haïti. Pas même son emplacement géographique.

Je ferme les yeux, rembobine la cassette de mes souvenirs et rejoue la trame du premier chapitre de la véritable histoire qui se cache derrière ce voyage. Histoire qui a commencé le 28 mars 2015, à la suite d’un rêve étrange et d’une impression de déjà-vu dans le regard d’un inconnu…

 

 

Facebook Comments

Post a comment