Court récit de mon séjour à Port-au-Prince Deuxième partie

Jour 7

Mon être se réveille au chant du coq et des brindilles de paille qui caressent sauvagement la cour du 3, rue Mercier-Laham. Tous les matins, le gardien de ma demeure balaie poussière, feuilles mortes et pétales abandonnés.

À travers les rideaux de coton qui habillent les fenêtres de ma chambre, j’entrevois quelques rayons de bonheur. Je sais, le soleil brillera, même si j’ai l’humeur d’un jour de pluie.

J’habite une cage dorée. Je ne travaille pas, ne sors pas, sauf pour l’épicerie. Le premier jour, l’équipe m’a emmenée chez Carribean, endroit complètement hors de prix. Qui a les moyens de payer 10 $ pour du lait et 20 $ pour deux morceaux de poulet ?

Je jeûne.

Coincée entre quatre murs de barbelés, ma liberté me manque terriblement. Je me sens abandonnée par des gens qui ne respectent pas leurs engagements envers moi. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas vu l’ombre d’un stage. Comment est-ce possible de réaliser une expérience de travail au sein d’une organisation qui n’a ni locaux ni employés à temps complet ?

Je voudrais en profiter pour visiter le pays, mais est-ce sécuritaire de sortir, de marcher seule ? Personne ne sait, personne ne dit. En réponse à tous mes points d’interrogation, on me sert des regards remplis d’incertitude. Comme si la vérité était secrète, gardée des Dieux. Étrange… À mes risques et périls, probablement. Je n’ose donc pas m’aventurer dans les rues de Delmas.

J’ai faim.

Si j’avais un four fonctionnel, un grille-pain, des outils de cuisine, une machine à café… Si je pouvais trouver des aliments abordables et nourrissants… Mais non. Je grignote de la salade, des carottes, et avale du gruau qui goûte l’eau.

Je m’ennuie.

Si seulement j’avais accès au Wi-Fi — ici, le réseau se baigne à la plage un jour sur deux —, à un cellulaire, à la télévision…

J’étouffe.

Si seulement je pouvais sortir, travailler, me sentir utile, sauver quelqu’un !

Le temps s’étire et se repose. Et j’attends…

J’attends demain : Terre promise.

Je me ressaisis. Ne dit-on pas qu’en pays étranger l’on doit s’adapter ? Alors, telle une Haïtienne, je berce de prières mes difficultés. Et je converse avec les gentils gardes armés. Je cherche des amis, sur la terre comme au ciel.

Je tourne en rond, me promène de chaise en chaise, fais des tourbillons dans la piscine, mijote mon trop-plein d’émotions.

Et quand l’un des membres de l’équipe daigne venir me voir, je l’attaque à grands coups de revendications. Mais ses réponses ne sont que promesses.

Que faire ?

Je connais le fil de toutes les coutures de ma demeure : les lézards qui habitent la terrasse ; la forme des fleurs ; les pique-niques de fourmis sur le comptoir de la cuisine ; le semblant de placard qui sert de nid au gardien ; la couleur et l’accent de mes voisins ; le vol des colibris ; l’odeur nauséabonde de l’eau de la douche ; la beauté des œuvres d’art créoles qui enjolivent l’ameublement brunâtre de mon logement.

Étendue dans mon trop grand lit, j’étourdis mon mal-être en fixant le ventilateur qui tourne à pleine vitesse. Et je me rendors.

Jour 12

Assise sur une chaise, en pyjama, je ne fais rien. Malade à temps plein : infection urinaire, grippe, dermite, feux sauvages et diarrhée. Avant-hier, j’ai parlé aux deux chefs de l’équipe. On a argumenté à propos du respect, de l’engagement et de la confiance. Selon leurs dires, « ici, ce n’est jamais noir ou blanc, et pas parce que tu paies pour un service que tu dois t’attendre à le recevoir ». Choc culturel. J’avais envie de crier la Bible, mais j’habite Haïti. Tout le monde aurait été choqué, même les meubles. J’ai avalé et digéré tous les mots sacrés qui me passaient par la tête. Néanmoins, ce jour-là, j’ai gagné une sortie au restaurant. La capitale d’Haïti jouait en solitaire. C’était jour d’averses. Et les habitants de la région métropolitaine de Port-au-Prince étaient cachés. On m’a raconté : « Autant les Haïtiens vénérèrent les larmes du ciel, autant ils les fuient. » Juste avant, nous sommes allés au supermarché, chez Giant. Enfin ! J’ai pu y acheter quelques trucs abordables et nécessaires, mais pour le reste, j’ai dû trouver une solution plus économique, car le coût de la vie d’une blanche à Port-au-Prince se situe bien au-dessus de mes moyens. C’est à ce moment que j’ai fait appel à une gentille fée haïtienne du Québec, qui a tout de suite compris ma détresse. Grâce à elle et à deux autres charmantes dames, j’ai pu faire la connaissance de Roseline.

Jour 15

Enivrée par le parfum épicé qui embaume l’appartement, je savoure la joie passagère de recevoir autant d’attention, même si ça me rend profondément mal à l’aise. Dans la cuisine, Roseline prépare de délicieux mets créoles. Elle est si douce, si aimable, d’un dévouement indécent. Plus tôt, elle m’a complètement déstabilisée : elle m’a demandé si elle pouvait aller aux toilettes dehors, pour ne pas utiliser ma salle de bain. Je l’ai regardée, presque dévisagée. Dépourvue de jugement, mais remplie d’un sentiment d’injustice qui, pourtant, n’appartient pas à ma nation. Mon cœur avait envie de pleurer toute l’histoire de l’humanité, mais je n’en fis rien, pour ne pas la choquer ni la blesser : je l’aime déjà. Malgré tout, je suis restée un instant perplexe, avec sa dignité entre les mains, me retrouvant, sans le vouloir, au sein d’un rapport non égalitaire. Perdue dans les yeux de sa timidité, je la sentais presque gênée de demander, voire d’exister.

Puis, je fus happée par une envie irrésistible de mettre le feu dans les rues de Port-au-Prince, de manifester. Pas contre elle. Pour elle. Pour toutes les Roseline d’Haïti que l’on surnomme « servante ». Je sais qu’elles ne jouissent pas toutes d’un aussi bon traitement que celui que l’on réserve à la Roseline qui se tient devant moi.

Et j’ai pensé : comment est-ce possible qu’un peuple, qui s’est battu contre l’esclavage, puisse entretenir, encore à ce jour, une telle hiérarchie au sein de sa patrie ?

Un autre choc culturel.

Ce soir-là, dans mon lit, je me suis noyée dans cette pensée : accorder plus de valeur aux autres, et devenir esclave de soi-même.

Je me suis endormie en mouillant mon oreiller.

 

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